LES EDITOS


L'édito de novembre 2021...

Bon eh bien voilà, le spectacle était né et c’était l’heure de l’inventaire.

Une pensée émue pour ce meuble en métal bleu clair acheté via le bon coin trois ans en arrière, me traversa l’esprit. Parce-qu’il avait la particularité d’être un meuble d’extérieur et même plus précisément, un meuble de camping, j’avais décidé coûte que coûte, malgré les nombreuses contestations de mes camarades, de l’embarquer avec nous l’été 2019, à la conquête des campings de l’Aveyron. Au retour de notre voyage, je déposais ce meuble sur ma terrasse à Marseille. Au rythme des saisons et par négligence de ma part, il prit l’eau, la foudre, le soleil et perdit peu à peu sa fonction de meuble. En définitive, ce meuble avait toujours été profondément inutile : Ne servant à rien sur scène si ce n’est à décorer, ne servant à rien chez moi, si ce n’est à encombrer, j’avais dû me rendre à l’évidence que ce meuble était un caprice de ma part, une lubie. J’eus alors une pensée émue pour ce tambour qu’on me donna sans ses baguettes et dont la peau était quasiment arrachée, que j’ai transporté à Aix-en-Provence, Avignon, au Mans et jusqu’en camargue, convaincue qu’il trouverait sa place dans notre spectacle sur Molière. Ce tambour, palapapam, palapapam, précisément parce qu’il n’avait ni peau ni baguette, ce tambour, palapapam, palapapam, qui n’en était pas un, était réduit à son tour à son inexistence, à sa belle inutilité.
Adios le chapiteau que nous avons bien fait de ne pas acheter. Adios le tissu doré ignifugé que nous avons acheté pour rien. Adios la guitare électrique que nous avions récupérée dans le garage de mamie. Adios le t-shirt bob marley qu’Anne-sophie avait déniché dans un carton de sa chambre d’adolescente. Palapapam, palapapam. Adios les fonds peints à suspendre et la structure attenante aux tréteaux que nous aurions dû concevoir avec Camille. Adios les kilts irlandais que Naïs avait pris la peine de coudre dans du tissu préalablement acheté. Palapapam, palapapam. Adios les gradins en bois dont nous avions rêvé. Adios la sérénade de Schubert que je voulais nous faire chanter en chœur. Adios les écrits de Cyrano sur la lune et longue vie à la version du Cyrano d’Edith, Palapapam, palapapam. Adios l’armure en métal que je n’ai pas trouvée et qui a permis à Albane d’en concevoir une en mousse bien plus attrayante. Adios la marseillaise à la flûte à bec que Lisiane aurait dû nous apprendre. Palapapam palapapam, tadam, talata, adios la bougie jaune et bleue que Valentine détestait et qui est pourtant restée là, à nous veiller, du début de l’aventure jusqu’au dernier jour, une heure tout juste avant de jouer.
Cette bougie avait un point commun avec ce meuble d’extérieur dont j’avais eu tant de mal à me défaire : tous deux ne servaient à rien mais leurs présences inutiles m’avaient rassurée à de nombreuses reprises. Je me disais en les regardant : « voilà, toi aussi Jojo, tu pourrais rester là, à ne rien faire de plus qu’être là qu’on te remarquerait quand même, que tu deviendrais attachante, familière et que ta seule présence défaite de tout artifice, que tu le veuilles ou non, raconterait quelque chose de toi, de ton rapport au monde, de ton théâtre.


L'édito de septembre 2021

Quand je commençais à écrire ce jour-là, j’étais en plein doute cartésien. D’abord, je constatai m’être donné dans ma propre histoire un rôle assez curieux : j’étais seule dans une clairière, et je m’étais affublée d’une coiffe amérindienne, sans d’autre raison que celle que j’ignore par ailleurs. Dans ma main je croyais posséder une flèche mais je n’avais point d’arc et justement me disais-je, quand je commençais à écrire ce jour-là, j’avais le sentiment de vouloir tendre une flèche le plus loin possible, dans la clairière que j’imagine, sans posséder d’arc. Il m’était même tout bonnement impossible d’en imaginer un, ses formes, ses contours, sa matière. J’allais jusqu’à me demander si j’en avais déjà vu, et si ce n’était pas le cas pourquoi le mot « arc » m’était-il revenu en mémoire ?
Aussitôt, je m’interrogeais alors sur toutes les définitions des mots utilisés jusqu’ici : coiffe amérindienne, flèche, clairière… et je découvrais, non sans étonnement, que ma définition de la clairière ne correspondait point du tout avec la réalité. Une clairière, un endroit dégarni d’arbres ?! Et dire que pendant des années, en employant ce mot, j’ai imaginé une armée d’arbres, très proches les uns des autres au contraire, n’ayant presque plus d’espace pour tendre leurs branches, juste assez pour accueillir les rayons perçants du soleil toujours recommencé.
Voilà, dans quel état j’étais ce jour-là, quand je commençais à écrire quand tout à coup DRING DRING DRING, je décroche mon téléphone :
« - Allô Jojo, c’est mamie, où es tu ? dépêche-toi je vais être en retard, tu as oublié ? j’ai mon épreuve de philosophie à 14h30 cet après midi ! je ne veux pas rater mon BAC !
- Quoi ? ton quoi mamie ? ton BAC ? »
- Oui j’ai reçu ma convocation la semaine dernière, il faut se dépêcher, on va être en retard… ! »
Pendant un bref instant, poursuivant mes méditations métaphysiques, j’ai imaginé enfiler un pantalon à la hâte, descendre les escaliers, sauter dans ma voiture, rapide comme un éclair, cocorico, je vole, je suis là, j’emmène ma grand-mère de 85 ans passer son BAC ! Après tout, qui sait, peut-être était-elle elle-même en train de s’interroger sur la définition du baccalauréat. D’ailleurs, à bien y réfléchir, je suis sûre aujourd’hui de préférer penser qu’une clairière est une armée d’arbres percée par le soleil, toujours recommencé.


L’édito de Mars 2021… coïncidence printanière !
Samedi 20 février, prendre la route pour le Mans, dans le Ford transit 2002, parler de l’époque, brinquebaler utopies et tréteaux sur l’autoroute du soleil. Passer par Toulouse, récupérer les costumes d’Albane : le chapeau d’astronaute, le parmesan géant, une armure de chevalier cousu dans un matelas mousse quechua, « allez zou on fonce jusqu’au Mans, j’ai fait des jambons beurre cornichons. » Arriver de nuit, se tromper de sortie, refaire un tour de rond-point, le Ford transit 2002 ressemble à un bureau, on y a entassé des idées au milieu des canettes de coca, bureau itinérant ouvert aux quatre vents, pourquoi on s’emmerde tout le reste du temps ?
Choisir sa chambre, écrire son nom sur l’ardoise. On travaille à la craie, on sait que tout s’efface, qu’on peut recommencer, la peur s’échappe. On cherche à monter sur la lune, le soleil est grand, je crois voir des enfants dans un arbre-cabane tirer des plans sur la comète via sarbacane. Dimanche dans l’après-midi chez le brocanteur 36 rue Gambetta, mes yeux sont en fête : posée contre une étagère, ici, une chaise de camping motifs fleuris poignées chêne doré. En quittant la boutique, la chaise sous le bras, je promène un sourire satisfait. De retour au théâtre, je m’isole un moment : la chaise, le camping, Molière et moi.
La veille de notre départ François nous fait visiter la tente du Radeau, on boit un thé dans la clairière, dans le vent le cuicui des oiseaux : sfffiiii, u-u ih-ih kikeriki cocorico tsi-tsi-tsih ouh, bzzz, bzzzzz, tuc tuc tuc, cui cui cui, kliuuuu ik ouh ik pshhee, couin couin. Quand tout à coup : coup de théâtre ! Face à moi à l’ombre d’un chêne, une chaise de camping motifs fleuris poignées chêne doré : la même !
« - Bah qu’est-ce que tu fais là toi ? Quelle drôle de coïncidence !
- je t’attendais, emmène-moi avec toi, on ira voir la mer méditerranée… !
- bah c’est-à-dire que tu appartiens à François, je dois d’abord lui demander l’autorisation.
- oh oui ! oh oui ! demande à François ! Demande à François ! Demande à François ! Allez, allez, demande à François ! deeeemaaaaande à Fraaaançoiiiiiis ! »
Cher lecteur, tu es en droit de savoir que j’ai fini par demander à François. François a dit oui puis il a ajouté : « Du temps où nous travaillions encore avec les étudiants, je leur demandais de s’asseoir sur cette chaise et j’aimais leur poser toutes sortes de questions. Par exemple : Qu’est-ce qui vous est arrivé le neuf septembre mille neuf cent quatre-vingt-douze ? » Me croiras-tu cher lecteur si je te dis que sans le savoir en donnant cet exemple François venait de prononcer très précisément ma propre date de naissance ? tzik tzik, crac crac,pitsi pitsi pitsi, krrr, tac tac tac…
Décidément, on ne soupçonne pas assez les conséquences que peuvent avoir sur une vie la rencontre entre un être humain et une chaise de camping ! Au retour, la chaise brinquebale à l’arrière du Fort transit 2002 : « Alors comme ça vous êtes une vraie troupe ?! Vous avez signé pour la vie ?! »

L'édito de janvier 2021...

Nous avions entamé les répétitions de La saga de Molière à Avignon depuis quelques jours et j’étais bien décidée, non sans prétention, à fabriquer un chef d’œuvre. J’avais fini par me persuader que je vivrais la même carrière que Molière, sachant qu’il avait longtemps souffert d’être un remarquable comédien comique sans la moindre étoffe tragique. A mon tour, je nous reprochai d’être des pitres sans étoffe.
J’espérais écrire une scène soutenue par les accords nocturnes de Chopin dans laquelle on parlerait de la vacuité de l’existence : « Vanités des vanités, tout n’est que vanité ! » Je demandais à Naïs, Anne-Sophie, Edith et Julie d’incarner ces mots avec émotion, celle qui confine parfois à un pur plaisir d’esthète, de celle que l’on touche quelque fois dans des moments de lucidité totale. Ce fût un cuisant échec. Je pensais en moi-même jusqu’à le dire à voix-haute : - « Mais alors quoi ?! Nous ne parviendrons jamais à écrire et à jouer quelque chose de beau ?! »  Immédiatement après avoir prononcé cette phrase, il y eut une montagne dans ma tête dont le sommet était enneigé : « - Voilà ! » me disais-je en moi-même, « - Voilà la beauté, parfaite, majestueuse, inégalable. » L’heure du goûter avait sonné et je tombais sur un de ces proverbes que l’on trouve d’ordinaire dans des papillotes bon marché : « Tous les hommes pensent que le bonheur se trouve au sommet de la montagne alors qu’il réside dans la façon de la gravir ». La papillote joua le rôle d’une révélation et je compris qu’il ne tenait qu’à moi de définir la beauté autrement.
A bien y réfléchir, heureuses dans nos costumes de théâtre nous ressemblions comme deux gouttes d’eau à des alpinistes-dadaïstes en pleine ascension du Mont-Everest, découvrant à chaque coup de piolet des beautés toujours plus surprenantes


L'édito de mai 2020...

A l'heure où tout le monde se demande ce que sera le monde de demain, Les Estivants, une fois encore, font preuve de nombrilisme...

Ah ! la ! la ! Le théâtre français ! C'est vraiment n'importe quoi !


L'édito d'avril 2020...

L’un de mes premiers souvenirs de théâtre, je dois avoir onze ou douze ans : A l’école en français on étudie les contes de Charles Perrault et plus précisément, Le petit chaperon rouge. La prof de français nous laisse un délais d’une semaine pour nous mettre en scène dans l’une des situations de cette histoire. Bizarrement à cette époque ouvrir mon cahier de texte en rentrant de l’école ne fait pas partie de mes priorités. De plus, je considère avec orgueil que je connais déjà par cœur les aventures du petit chaperon rouge : en effet si l’on additionne respectivement les différentes versions racontées par ma mère, mon père puis ma grand-mère, nous pouvons considérer que cette histoire suffisamment répétée et entendue ne nécessite plus d’être lue. Enfin, la probabilité que l’on m’interroge étant quasiment nulle, je remets à demain sans tergiverser davantage ce projet de saynète. Une semaine plus tard mes pronostics s’avèrent être résolument faux : la prof m’interroge. De toute évidence, je n’ai absolument rien préparé et à l’évidence j’agis toutefois comme si c’était le contraire. Je trompe l’ennemi, je joue à la montre :

« - Est-il possible d’installer une table sur la scène ? madame la professeure semble acquiescer dans un mouvement de tête assez frénétique quoi que sautillant. Elle me fait penser, non sans étonnement, à une balle de tennis géante continuellement en train de rebondir. Mais je suis pour l’heure en train de divaguer, j’ajoute : « Est-ce que je peux prendre quelques accessoires ? - De quels accessoires as-tu besoin ? » rétorque madame la professeure sur un ton professoral et statique quittant à jamais la figure ronde et lumineuse que je venais tout juste de lui attribuer. Je jette un regard rapide et nerveux dans la salle à la recherche d’une bonne réponse, quand tout à coup presque malgré moi, d’un ton de voix plus interrogatif qu’affirmatif je me surprends à répondre : « un manteau ! »

Ça y est je suis dans les coulisses - enfin présentement dans le couloir ! - je ne sais plus qui du courant d’air ou de ma respiration fait le plus de bruit, j’observe la classe par la porte entrebâillée. D’un coup je ne réfléchis plus, je rentre dans la peau du petit chaperon rouge. Quelques camarades commencent à glousser et les rires m’entrainent comme aujourd’hui encore à chaque fois que je suis sur scène. Je ne réfléchis plus du tout avec ma tête d’élève, je suis guidée par un plaisir étrange, c’est un peu comme si je faisais n’importe quoi et que, pour la première fois, ce n’importe quoi semblait avoir un impact positif sur les autres, comme s’il était considéré tout d’un coup comme quelque chose de sérieux et d’important.

Maintenant je suis allongée sur la table, mon manteau en guise de drap, et tandis que l’instant d’avant je feignais d’une petite voix d’être la grand-mère du petit chaperon rouge, voici qu’en me redressant j’apparais brusquement dans le rugissement d’un loup, faisant éclater toute la classe d’un même rire prolongé jusque dans les applaudissements !

Ce jour-là, dans le bruit finissant du triomphe j’ai regagné ma place avec une très bonne note. J’ai pensé que le théâtre, et la faculté de faire rire, me permettraient peut-être de me tirer pour toujours de situation bien délicate.

La sonnerie vient de retentir, j’enfile mon sac sur le dos, je remets ma mèche de cheveux en place et j’ignore encore que 15 ans plus tard j’assurerai la direction artistique d’une compagnie de théâtre…et que je terminerai cet édito en touchant frénétiquement ma mèche de cheveux… !

(Détournement d'images made in Naïs Desiles)


L'Edito de mars 2020

En images..


L'édito de février 2020...
De même qu’on ne peut pas plaire à tout le monde, on ne peut pas plaire à personne. Malgré l’évidente simplicité de cet énoncé et à force de répétitions ce qui semblait clair au départ s’est obscurci à l’arrivée. Dans ce cas-là le plus commode est d’ouvrir un nouveau paragraphe et d’aller à la ligne.

Tout au long de sa carrière théâtrale un artiste peut espérer satisfaire le public avec ses spectacles. Ayant renoncé depuis longtemps à la gloire, il peut encore compter sur le soutien indéfectible de ses amis et de ses proches et par miracle - à de rares occasions - sur celui de quelques illustres inconnus. Mais il doit aussitôt s’accommoder avec l’idée que rien n’est acquis et qu’un spectateur admiratif n’est en réalité qu’un potentiel spectateur indifférent qui s’ignore. A l’inverse il est tout à fait probable qu’un spectateur jusqu’à présent hermétique à ses propositions change radicalement d’avis sur la question. Dans certains cas, on l’a vu, il arrive qu’au sein d’une même représentation le spectateur zigzague entre adoration et détestation.
En définitive et selon la règle de droit qui veut qu’une œuvre soit validée en tant qu’œuvre seulement si elle divise son public, tout artiste normalement constitué ne cherchera pas à plaire à tout le monde mais davantage à déplaire à certains. C’est ainsi que se forment des familles de goût qui se rassurent entre elles quant à la qualité d’un spectacle ou à la nullité d’un autre :
« - Il faut admettre que machin bidule truc fait un travail formidable. Et je ne dis pas ça parce-que c’est bidule machin truc qui m’en a parlé, même si je reconnais ne pas y avoir prêté la même attention si c’était ce détestable machin chose qui me l’avait conseillé. »
En somme, cher lecteur, tout cela tient à peu de chose.

Pour donner un exemple, il y a de ça quelques années, en sortant de scène je croise un spectateur familier. Il me félicite et jure m’avoir trouvée formidable ce soir-là.
« - Pourtant, je n’étais pas dans mon assiette. J’ai été très malade toute la nuit et n’ai presque pas dormi.
- Il faut croire que tu joues mieux lorsque tu es malade. » Et le voilà qui tourne ses talons vers la porte de sortie.
« Alors quoi ! » me dis-je. Si j’avais voulu naïvement continué à subjuguer ce jeune homme aurait-il fallu que je m’arrangeasse pour être très malade la veille de chacune des représentations à venir et ce tout au long de ma carrière, persuadée d’avoir désormais trouvé le secret pour atteindre une forme de quintessence dans le jeu.

A bien réfléchir et sans avoir la présomption de me prendre pour Cyrano de Bergerac : « -Non merci ! »


L'édito de janvier 2020...


Nous étions fragiles comme après une émotion ; nous serons flambants comme un soleil nouveau ! Nous vivrons dans un grand château avec des chevaux, nous aurons des yeux d’audace pleins d’azur et de cristal, des éclats de rires en traînée d’or dans le bruissement des draps où nos rêves se confondent.

 

Grimper aux arbres, filants comme des étoiles, gravir des sommets, des monts, des montagnes, courir, traverser des cascades, des galaxies intenses, des ruisseaux et des fleuves, vivre dans la splendeur des saisons qui changent. Enfin l’été, les champs de blé, le vin rouge et le fromage, l’aventure et le cabotinage. L’air, le grand air, la tranquille promenade le long de la mer.

 

Nous fabriquerons des légendes, des nœuds de rubans et des franges à nos vêtements, jouerons les grandes tragédies dans les joies des camaraderies. Nous irons à contre-courant dans le grand vent du siècle, traverserons l’histoire sans faire d’histoire. Nous partirons à l’aube dans la confusion des nuages, sur le dos d’un dromadaire nous ferons le tour de la terre. Nous irons dans un rayon avec nos yeux de fête célébrer le soleil, bégayant comme le poète, heureux comme l’amant.


L'édito de décembre 2019...

J’avançais ainsi avec le pressentiment que je devais écrire avec honnêteté ma pensée sur la relation entre le Théâtre et la Politique, sans savoir cependant d’où me venait ce curieux pressentiment. Peut-être le souvenir de m’être ridiculisée dans des discours naïfs à ce sujet ou bien l’ennui de me cogner presque toujours de la même manière aux murs de ma propre pensée, sans une once d'amélioration. A la simple évocation de la question du politique au théâtre, mon esprit produisait presque autant de fumée que celle du cigare savouré par le protagoniste que je m’apprête à faire entrer dans ce récit sans justification et juste le temps d’une réplique en bon metteur en scène que je suis.

Regardez-le mon personnage ! Quel panache ! Regardez-le retirer son chapeau avec la grâce d’un homme des années 1950, hésiter au moment de prendre la porte, se retourner une dernière fois vers ses camarades et dire avec toute l’assurance qu’une telle réplique nécessite : « - Le théâtre, le théâtre ! Qu’est-ce que c’est au bout du compte, sinon refaire le monde ? »

En tant qu’auteur je décidais de m’asseoir plusieurs fois par jour à mon bureau afin de mieux comprendre le rapport entre théâtre et politique. Mais chaque fois, je tombais dans les yeux de Madame de Pompadour dont j’avais épinglé le portait au-dessus de mon bureau, et chaque fois que je croisais son regard il me semblait que Madame de Pompadour avait des idées diamétralement opposées aux miennes. Aussitôt je froissais les pages dans un bruit de pas de neige. Un soir pourtant elle sembla sortir de son immobilisme et m’interpella : « - Enfin, pourquoi s’obstiner à user de ce style lyrique et pompeux qui en emmerdera plus d’un ? Dites franchement votre pensée ! »

Ah ! je me demande ce qui nous pousse véritablement à écrire. Est-ce dans le souci d’émettre une pensée, de porter un message ou bien est-ce pour le plaisir secret de voir s’agiter devant nous les mots, formant presque malgré eux de la beauté, une forme rassurante et douce dans le bonheur de leurs mouvements ? Madame de Pompadour semblait s’être assoupie et je regagnais ma solitude dans le début de la nuit. Je crois que je venais de pointer du doigt, à travers mon rapport à l’écriture, quelque chose de mon rapport à la question politique au théâtre. Moi-même épuisée par ces profondes réflexions, je regagnais ma chambre à coucher. Je laissai décanter ces questions pendant plusieurs jours jusqu’à ce qu’un spectacle joue le rôle d’une révélation.

Le 23 novembre dernier j’assistai au dernier spectacle du théâtre du radeau à la Fonderie : Item. Une œuvre poétique sculptée dans des trappes en bois qui ouvre sur un monde qui n’a rien à envier au réel, fabriqué dans une grande liberté par une équipe singulière. Ces artistes n’ont jamais cessé de croire au pouvoir de la poésie et nous donnent intimement le courage d’avoir foi en nos luttes.

Inspirée par ce spectacle j’écrivais donc que le théâtre devait d’abord transfigurer le champ du réel par la poésie et que c’était seulement par cette expérience que le théâtre devenait éminemment politique.

« Madame, madame de Pompadour, est-ce que je perds la tête parce qu’il est tard ou est-ce que vous venez de me faire un clin d’œil ? Madame, vous m’entendez... ? »


L'édito de novembre 2019...

En 1622 à Paris naquit Jean-Baptiste Poquelin, contemporain de Cyrano de Bergerac et de D'Artagnan. Vingt-deux ans plus tard Jean Baptiste Poquelin devient Molière ; et, bien avant la gloire et la vie de château, Molière et ses compagnons de théâtre sillonnent les routes de France avec leurs modestes tréteaux. On raconte de Molière qu’il a toujours été fasciné par la Tragédie, qu’il admirait Corneille et aimait jouer ses œuvres. Mais le public n’appréciait guère les interprétations de Molière dans des rôles tragiques au point que, lorsque cela se produisait, le parterre se soulevait créant d’interminables émeutes.

Il y a un an et demi j’achetais la future caravane des Estivants à Éric, dans un petit village du haut var. En arrivant Éric m’a demandé pourquoi je voulais l’acheter et je lui ai parlé de notre compagnie de théâtre. Il m’a expliqué que sa caravane appartenait à son père décédé, qu’elle était pliable, qu’elle avait beaucoup voyagé depuis les années 70, date de sa fabrication. Il a rajouté que ça lui ferait plaisir que la caravane de son père prenne la route avec une troupe de théâtre. Je l’ai alors, observée longuement : les autocollants des différents pays à l’extérieur, la Sicile, l’Italie, la Grèce, les coussins fleuris et orangés à l’intérieur. Et puis Éric m’a interpellée par la fenêtre : « Alors comme ça vous voulez faire comme les saltimbanques, prendre la route et faire du théâtre, c’est bien ça ? Comme Molière quoi ! » Puis il a ajouté : « Est-ce qu’au moins l’une de vous sait comment s’appelait véritablement Molière ? »

Je ne sais pas pourquoi mais ce jour-là j’ai bêtement fait semblant de chercher dans ma mémoire. Je crois que j’ai eu envie de me faire croire qu’en me vendant sa caravane Éric me révélait en même temps l’existence d’un grand homme de théâtre et me promettait des jours heureux.

Cet été pendant notre tournée du camping show, à la fin du spectacle un spectateur est venu me remercier. Il m’a soudainement regardée avec beaucoup d’intensité comme frappé par une révélation : « En fait ce que vous faites, c’est un peu comme ce que faisait la troupe de Molière dans ses jeunes années. Du théâtre de tréteaux ! »

Décidément, me suis-je dit, si ça continue nous finirons par monter un spectacle sur Molière !



L'édito d'octobre 2019...

J’aurais bien aimé faire un spectacle sur un toréador dans son costume de matador et le passage furtif d’un personnage arborant une coiffe indienne en plein milieu de la corrida. En ce qui concerne la coiffe indienne, j’ai une préférence pour celle du chef de la tribu parce qu’elles sont généralement plus imposantes, notamment dans le choix des couleurs. Pour la scénographie justement j’ai imaginé construire une montagne d’environ 10 m de long sur 8 m de hauteur, une sorte d’arène à l’envers. Pour la couleur de la montagne cela reste à définir avec la scénographe du projet.

Ce spectacle pourrait se jouer en extérieur, notamment sur un terrain de football, parce que j’ai toujours été fasciné par la couleur de l’herbe des terrains de sport et par les tribunes des supporters qui pourraient justement rappeler celles de l’arène… Ou dans un gymnase. Je dois admettre que j’hésite encore entre l’extérieur et l‘intérieur, le théâtre de salle et le théâtre de rue… C’est-à-dire que je ne voudrais pas me fermer des portes maladroitement.

J’aurais bien aimé travailler avec deux acteurs franco-suisse une scène dans laquelle je ferai se rencontrer au sommet de la montagne un abricot géant et un ballon, puis j’inventerai un système de tyrolienne qui partirait de cour et irait jusqu’à jardin pour représenter le plus vraisemblablement possible un tire-fesse comme on en voit dans les stations de ski, et faire descendre en même temps, en ski, en surf, en luge et en mono ski, le torero, l’indien, l’abricot et le ballon sur une musique classique telle que les 4 saisons de Vivaldi ou Ameno du groupe Era.

Comme on peut le comprendre sans effort, ce spectacle ne parlerait strictement de rien.


L'édito de mai 2019...

Cet hiver nous avons joué Ma vie de François, l’un de nos spectacles-estivants dans une maison de retraite. Dans ce « seule » en scène, je me grime en différents personnages. François, sa femme Christine, puis l’huissier - qui n’a pas de prénom d’ailleurs parce que l’huissier, ça suffit -. Chaque personnage porte une perruque et une paire de lunettes différentes. Au fond c’est toujours le même personnage. Une déclinaison de François peut-être, ou, un prolongement de lui-même. Cette histoire je l’ai inventé à un moment où ma vie ressemblait à celle de François. Il n’y a pas de hasard. François, Christine et l’huissier sont devenus très réels pour moi, malgré leur immatérialité. À la fin de la représentation, une dame s’est approchée de moi et m’a demandé : « C’est vous qui jouez tous ces personnages ? » J’ai hoché la tête de haut en bas. Puis, elle s’est approchée davantage et m’a murmuré : « C’est curieux ce besoin qu’ont les gens de ne pas être eux-mêmes. »


L'édito d'avril 2019
Lorsque nous commençons la promenade il est encore tôt, j’enfile un pull-over en sortant de la voiture, l’air est frais et mes yeux endormis. Quitter le chemin goudronné, enjamber un ruisseau, rejoindre l’itinéraire, suivre le GR balisé par des traits rouge et blanc, croiser des vaches, des ânes, des marmottes, des bouquetins et des chamois. Il est bientôt 13h, j’ai faim, nous marchons depuis longtemps. Mon père dit que nous déjeunerons bientôt près du lac, avec une vue imprenable sur le parc de Néouvielle. Sous sa casquette gracieusement offerte par la MGEN, on devine l’inévitable cordon à lunettes, que mon père laisse retomber dans un geste plein d’assurance, pour jeter un regard furtif sur la carte IGN, s’assurant ainsi que nous n’avons pas dévié du GR…13h45 : Je suis découragée, je n’en peux plus de randonner et je jure que si je n’étais plus une enfant je rebrousserais chemin illico presto. Mais plus tard, ayant satisfait ma faim et tout en reprenant la marche, voilà le tintement des clarines, l’odeur du foin, le bruit lointain des cascades, le soleil sur les prairies voisines et le calme imperturbable des lacs. J’ai la certitude d’être au bon endroit au bon moment. Finalement la randonnée c’est un peu comme le théâtre. Picabia disait à propos de ses tableaux qu’il y « travaill(ait) en s’amusant comme on fait du sport. » Sans doute devrais-je travailler comme on se promène, avec le savoir-vivre et l’élégance du randonneur. Au découragement succèderait la consolation de paysages toujours plus beaux, 100 m plus loin.


L'édito de janvier 2019

Je nous souhaite la candeur de nos 17 ans, l’élan de mille chevaux au galop et au vent, le soleil contre l’ombre, des yeux d’aventure. Je nous souhaite de nous risquer, d’essayer, de nous tromper et de recommencer avec passion. Je nous souhaite d’être déraisonnables, maladroits, audacieux, poètes, amoureux, idiots, paresseux, désobéissants et fous. Je nous souhaite à tous d’entrer dans la vie comme on entre sur scène avec panache et liberté, avec la légèreté et le goût du jeu.


L'édito de septembre 2018...

Ah ! Quitter la paresse des jours d’été, le bruit des pieds nus dans l’eau, l’odeur du thym à l’ombre d’un arbre, avoir pour grand projet d’écrire une carte postale et pour seule contrainte la popote du soir… Un souffle de liberté ouvert aux quatre vents ! Mais à bien y réfléchir qu’est-ce qui nous empêcherait de poursuivre cet état de passivité et de disponibilité totale ? Le travail ? Soit. Alors il faut avoir le courage de ne pas travailler. Ou de travailler autrement.

Ps : Et si vous avez aimé ce texte sachez qu’il n’est pas de moi, quelques phrases empruntées dans La Collectionneuse de Rohmer devrait vous donner envie de découvrir ce chef d’œuvre de la nouvelle vague tout à fait à propos.


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